Dans une pièce dédiée, dans un recoin d’habitat, parfois dissimulé derrière un rideau : l’autel domestique santero rassemble des statues de saints catholiques, des offrandes de fruits, de rhum, de cigares, des pierres, des coquillages, des photos, des bijoux. Cet assemblage hétéroclite, né de la rencontre forcée entre cosmologies africaines (notamment yoruba) et christianisation coloniale, constitue l’un des objets les plus denses qu’on puisse interroger depuis une histoire culturelle attentive aux usages ordinaires.

Un objet né de la contrainte

Sous la surveillance de l’Église et des autorités coloniales, les populations africaines et afro-descendantes de Cuba ont élaboré des stratégies de contournement pour préserver leurs divinités sous l’apparence d’une dévotion chrétienne acceptable. Les saints catholiques ont fonctionné comme des figures de substitution derrière lesquelles se sont maintenus, de manière cryptée, les orishas et les cosmologies africaines : Santa Bárbara devient le masque public de Changó, la Virgen de Regla celui de Yemayá, San Lázaro celui de Babalú-Ayé. La figure chrétienne n’est ni supprimée ni niée — elle est réorientée par l’usage, investie d’une signification autre dans la pratique rituelle, tout en conservant son apparence et sa lisibilité publiques.

Ce n’est qu’à partir des années 1960 que ces pratiques sortent progressivement de la clandestinité rituelle, réévaluées comme expressions légitimes de l’histoire culturelle cubaine et de la religion afro-diasporique.

Ce que Michel de Certeau permet de voir

Plusieurs cadres critiques pourraient s’appliquer à cet objet : Foucault y verrait un espace opaque échappant aux dispositifs panoptiques du pouvoir disciplinaire ; James C. Scott y lirait un hidden transcript, un registre de significations dissimulées sous le public transcript de l’ordre dominant. Mais c’est le chapitre « Faire avec : usages et tactiques » de L’invention du quotidien (1980) qui offre la grille la plus fine.

Certeau y distingue deux régimes d’action. Les stratégies appartiennent à ceux qui disposent d’un lieu « propre » — une institution, un pouvoir établi — à partir duquel planifier, quadriller, produire. Les tactiques, à l’inverse, sont définies par l’absence d’un tel lieu : elles n’opèrent que dans le champ de l’autre, saisissant l’occasion, le moment fugace, sans jamais pouvoir totaliser ni stocker leurs gains. Où la stratégie produit et impose, la tactique ne peut qu’utiliser, manipuler, détourner ce qui existe déjà.

De cette dissymétrie naît le « faire avec » : composer avec les règles imposées en leur surimposant un autre registre de sens, sans jamais les affronter de face. Certeau nomme cette capacité une métaphorisation de l’ordre dominant — le faire fonctionner autrement, le détourner sans le quitter. Il distingue au passage deux modalités concrètes de cette ruse ordinaire : le perruquage, qui détourne de l’intérieur même le temps et les outils du lieu de travail, et le bricolage, qui opère la même opération ailleurs, dans les autres espaces du quotidien, à partir des objets et des symboles qu’on nous impose.

Point essentiel : ce que l’on qualifie souvent de dégradation ou de vulgarisation d’une culture relève, du point de vue de Certeau, du regard du producteur dominant. Ces formes en apparence appauvries sont en réalité les effets d’une tactique utilisatrice — la revanche discrète que les usagers prennent sur le pouvoir symbolique de la production.

Un lieu qui n’en est pas un

L’autel domestique, aussi intime soit-il, ne fait pas du foyer un territoire souverain. Il ne bénéficie d’aucune légitimité institutionnelle, ne produit aucune norme reconnue, ne permet aucune stratégie durable. Il relève au contraire d’une pratique discrète, mobile, opportuniste, qui s’inscrit dans un espace déjà structuré par les normes du dominant. L’autel n’échappe pas à la logique de domination : il la contourne, la négocie, la reconfigure par l’usage.

Certeau lui-même, évoquant les populations indiennes christianisées de force, notait que la soumission apparente n’empêchait pas un usage subversif des lois et des représentations imposées — les colonisés faisaient fonctionner l’ordre dominant sur un tout autre registre, sans jamais le quitter, restant intérieurement autres tout en semblant parfaitement assimilés. On ne saurait mieux décrire ce que fait, chaque jour, un autel santero : habiter les formes du catholicisme sans jamais s’y confondre.

 

 

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